J’IRAI SEULE
Le jeudi, je m’occupai des questions matérielles de mon départ.
Je remplis ma valise de mes effets personnels et je confiai à mère Anne ma cithare, ma flûte et quelques livres que je prendrais plus tard.
Mère Anne parlait sans cesse. Mon sort l’inquiétait ; elle souhaitait que je me soigne le plus tôt et le mieux possible, elle espérait que le retour au « monde » ne serait pas trop pénible et me fit promettre d’écrire très souvent.
Ce fut elle qui m’indiqua mon emploi du temps du lendemain, jour du départ. Après la messe, j’irais déjeuner seule au réfectoire, où je trouverais le café dans une Thermos. Ensuite, je rejoindrais les sœurs dans la salle communautaire pour leur faire mes adieux. À partir de ce moment-là, je n’aurais plus le droit de les revoir. Dès que je me serais changée dans ma cellule, je devrais me rendre directement à la porte de clôture derrière laquelle m’attendrait un taxi. J’irais seule à la gare ; la sœur externe ne m’accompagnerait pas, afin d’éviter les éventuelles questions sur le chemin du retour.
Le jeudi soir, les sœurs furent convoquées dans la salle communautaire, après l’office des complies. Je les vis s’y rendre deux par deux, l’air étonné. Elles n’avaient visiblement aucune idée de ce que notre mère allait leur apprendre. Pour ma part, je me rendis dans ma cellule, où Marie vint me rejoindre peu de temps après. Par elle, je sus que l’abbesse avait expliqué aux religieuses que je devais partir momentanément afin de me soigner : mais je reviendrais dès que je serais guérie.
Encore un mensonge ; ne pouvait-elle pas dire la vérité à ses sœurs ? Jusqu’où avait-elle décidé de les leurrer ?
Marie me parla encore de sa peine et me promit de toujours prier pour moi, d’essayer de retrouver un équilibre après mon départ. Elle ne devait pas perdre sa sérénité. Je fus si heureuse de l’entendre parler ainsi que je l’embrassai.
Cette dernière nuit je dormis bien, enfin !
Le vendredi, au chœur, je fus incapable de lever les yeux et d’affronter le regard des sœurs. Comme convenu, je les retrouvai dans la salle communautaire, après un petit déjeuner solitaire. Elles s’étaient disposées en cercle et m’accueillirent avec émotion. Elles pleuraient. Je les embrassai toutes. Elles me souhaitèrent de guérir vite afin de revenir le plus tôt possible. Seule Dominique semblait heureuse de mon départ : elle m’embrassa en riant et me souhaita bonne chance, ajoutant qu’elle aussi aurait aimé quitter le couvent mais qu’elle se trouvait trop vieille. Elle précisa aussi, de façon inattendue, que si elle devait finir ses jours dans un monastère, ce ne serait sûrement pas celui de A. Notre mère lui ordonna de se taire. Quant à moi, elle m’enjoignit de regagner ma cellule.
J’avais hâte à présent d’en terminer et j’étais nerveusement à bout.
J’accrochai avec soin l’habit au portemanteau, posai le jupon, le voile, le bonnet et la corde sur le lit. Le jean que j’enfilai était bien trop grand et je dus le maintenir à la taille par deux épingles. Je commençai à redouter le moment où je me verrais dans un miroir. Je ne devais vraiment pas être belle : extrêmement maigre, un teint de cire sous des cheveux déjà gris. L’état de mes cheveux m’obligeait à me couvrir la tête d’un foulard.
Après un dernier coup d’œil à ma cellule, je retrouvai mère Anne dans le couloir. Elle me guida jusqu’à la porte de clôture où se tenaient notre mère et la sœur externe. J’embrassai mère Anne et l’abbesse. Sœur Germaine refusa de m’embrasser, se contentant de me tendre mon billet de train en précisant que ma place était réservée. L’abbesse, elle, me tendit une enveloppe contenant 2.000 francs ; cela m’aiderait, me dit-elle, pour mes débuts qui seraient peut-être difficiles. J’étais étonnée de cette attention et la remerciai sincèrement.
Ensuite, tout se passa très vite, le taxi, la gare, le quai. Je montai dans la voiture de tête et choisis une place non réservée.